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La Vie mensongère des adultes



Description ajoutée par ValeriousFox 2020-05-21T17:57:10+02:00

Résumé

Giovanna, fille unique d’un couple de professeurs, vit une enfance heureuse dans les hauteurs de Naples. L’année de ses douze ans, elle surprend une conversation dans laquelle son père la compare à Vittoria, une tante à la réputation maléfique.

Bouleversée par ce rapprochement aussi dévalorisant qu’inattendu, Giovanna va chercher à en savoir plus sur cette femme. En fouillant l’appartement, elle déniche de rares photos de jeunesse sur lesquelles son père se tient aux côtés d’une personne mystérieusement recouverte de feutre noir.

Elle décide alors d’aller à la rencontre de cette Zia Vittoria habitant les quartiers pauvres de Naples. Dans cette partie de la ville qui lui était inconnue, l’adolescente découvre un autre univers social, une façon d’être plus spontanée.

Incitée par sa tante à ouvrir les yeux sur les mensonges et les hypocrisies qui régissent la vie de ses parents, elle voit bientôt tout le vernis du monde des adultes se craqueler.

Entre grandes espérances et cuisantes désillusions, Giovanna cherche sa voie en explorant les deux visages de la ville, comme deux aspects de son identité qu’elle tente de concilier.

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Classement en biblio - 9 lecteurs

Extrait

Extrait ajouté par magaliB 2020-06-30T21:48:57+02:00

1

Deux ans avant qu’il ne quitte la maison, mon père déclara à ma mère que j’étais très laide. Cette phrase fut prononcée à mi-voix, dans l’appartement que mes parents avaient acheté juste après leur mariage au Rione Alto, en haut de San Giacomo dei Capri. Tout est resté figé – les lieux de Naples, la lumière bleutée d’un mois de février glacial, ces mots. En revanche, moi je n’ai fait que glisser, et je glisse aujourd’hui encore à l’intérieur de ces lignes qui veulent me donner une histoire, alors qu’en réalité je ne suis rien, rien qui soit vraiment à moi, rien qui ait vraiment commencé ou vraiment abouti : je ne suis qu’un écheveau emmêlé dont personne ne sait, pas même celle qui écrit en ce moment, s’il contient le juste fil d’un récit, ou si tout n’est que douleur confuse, sans rédemption possible.

2

J’ai beaucoup aimé mon père, c’était un homme toujours gentil. Il avait des manières fines, en complète adéquation avec un corps tellement menu qu’il semblait porter des vêtements d’une taille trop grande, ce qui lui donnait à mes yeux une élégance inimitable. Ses traits étaient délicats, et rien – ni ses yeux profonds avec de longs cils, ni son nez impeccablement dessiné, ni ses lèvres charnues – ne venait en gâcher l’harmonie. En toute occasion, il s’adressait à moi d’un ton joyeux, quelles que soient son humeur et la mienne, et il ne s’enfermait jamais dans son bureau – il passait son temps à travailler – avant de m’avoir arraché au moins un sourire. Il aimait surtout mes cheveux, mais j’ai du mal à dire aujourd’hui à quel moment il commença à les couvrir de compliments – je n’avais sans doute que deux ou trois ans. En tout cas, dans mon enfance, nous avions ce genre de conversation :

— Quels beaux cheveux, quelle belle texture, quelle luminosité : tu me les donnes ?

— Non, ils sont à moi.

— Allez, sois un peu généreuse.

— Si tu veux, je peux te les prêter.

— Très bien, de toute façon, après, je ne te les rendrai pas.

— Mais tu en as déjà.

— Oui, ceux que je t’ai pris.

— Ce n’est pas vrai, tu dis des mensonges.

— Vérifie : ils étaient trop beaux, je te les ai volés.

Et moi je vérifiais mais pour rire, car je savais bien qu’il ne me les aurait jamais volés. Et je riais, je riais beaucoup, je m’amusais plus avec lui qu’avec ma mère. Il voulait toujours quelque chose qui m’appartienne, une oreille, le nez, le menton, il disait qu’ils étaient tellement parfaits qu’il ne pouvait vivre sans eux. J’adorais ce ton, qui me prouvait à chaque instant combien je lui étais indispensable.

Naturellement, il n’était pas comme ça avec tout le monde. Parfois, lorsqu’une question le touchait de près, il avait tendance à mêler fébrilement des discours subtils à des émotions incontrôlées. En d’autres occasions, en revanche, il savait être tranchant et employait des phrases brèves d’une extrême précision, tellement nettes que personne n’objectait plus rien. C’étaient là deux pères très différents de celui que j’aimais, et j’avais commencé à découvrir leur existence autour de mes sept ou huit ans, en l’entendant discuter avec des amis ou des connaissances qui venaient de temps en temps chez nous pour des réunions enflammées sur des sujets auxquels je ne comprenais rien. En général, je restais dans la cuisine avec ma mère et ne faisais guère attention aux disputes qui se déroulaient à quelques mètres de là. Mais parfois, quand ma mère était occupée et s’enfermait à son tour dans son bureau, je restais seule dans le couloir pour jouer ou pour lire – surtout lire, je dirais, parce que mon père lisait beaucoup, ma mère aussi, et j’aimais être comme eux. Je ne m’intéressais pas aux discussions et n’interrompais mes jeux ou ma lecture que si le silence se faisait soudain et que ces voix étrangères appartenant à mon père s’élevaient. Dès lors, il dictait sa loi, et j’attendais que la réunion s’achève pour voir s’il redeviendrait celui qu’il était d’habitude, avec ses tons doux et affectueux.

Le soir où il prononça cette phrase, il venait d’apprendre que ça n’allait pas fort pour moi au collège. C’était nouveau. Dès ma première année d’école primaire, j’avais toujours été bonne en classe, et ce n’est qu’au cours de ces deux derniers mois que j’avais commencé à avoir des difficultés. Mais mes parents tenaient beaucoup à ma réussite scolaire et, dès mes premières mauvaises notes, ma mère, surtout, s’était alarmée :

— Qu’est-ce qui t’arrive ?

— Je ne sais pas.

— Il faut travailler.

— Je travaille.

— Et alors ?

— Je mémorise bien certaines choses, d’autres non.

— Travaille jusqu’à ce que tu mémorises tout.

Je travaillais jusqu’à l’épuisement, cependant mes résultats continuaient à être décevants. Cet après-midi-là, en particulier, ma mère était allée parler avec mes enseignants, et elle en était revenue très contrariée. Elle ne m’avait rien reproché, mes parents ne me reprochaient jamais rien. Elle s’était contentée de dire : La plus mécontente, c’est ta prof de maths, mais elle a dit que, si tu le veux, tu peux y arriver. Puis elle était partie à la cuisine préparer le dîner et, entre-temps, mon père était rentré. De ma chambre, j’entendis seulement qu’elle lui résumait les griefs de mes professeurs, et je découvris que, pour me justifier, elle invoquait les changements de la prime adolescence. Mais il l’interrompit et, avec un de ses tons qu’il n’utilisait jamais avec moi – avec même une concession au dialecte, pourtant totalement prohibé chez nous –, il laissa échapper ce qu’il n’aurait certainement pas voulu laisser échapper :

— Ça n’a rien à voir avec l’adolescence : elle est en train de prendre les traits de Vittoria.

S’il avait su que je pouvais l’entendre, je suis sûre qu’il n’aurait jamais parlé ainsi, de cette manière si éloignée de la légèreté amusée qui nous était coutumière. Tous deux croyaient la porte de ma chambre fermée – en effet, je la fermais toujours –, et ils ne réalisèrent pas que l’un d’eux l’avait laissée ouverte. C’est ainsi qu’à douze ans j’appris par la voix de mon père, étouffée pour rester basse, que j’étais en train de devenir comme sa sœur, une femme qui – d’aussi loin que je me souvienne, c’était ce que j’avais toujours entendu dire – alliait à la perfection laideur et propension au mal.

On pourrait m’objecter ici : Peut-être que tu exagères, ton père n’a pas dit littéralement « Giovanna est laide ». C’est vrai, prononcer des mots aussi brutaux n’était pas dans sa nature. Mais j’étais dans une période de grande fragilité. J’avais mes règles depuis presque un an, mes seins étaient plus que visibles et j’en avais honte, je craignais de sentir mauvais, je me lavais sans arrêt, je me réveillais apathique et allais me coucher tout aussi apathique. Mon unique réconfort, pendant cette période, ma seule certitude, c’était que mon père adorait absolument tout en moi. Par conséquent, ce moment où il m’associa à ma tante Vittoria, ce fut pire que s’il avait dit : Avant Giovanna était belle, maintenant elle est devenue laide. Le nom de Vittoria résonnait chez moi comme celui d’un être monstrueux, qui souille et infecte quiconque l’effleure. Je ne savais pratiquement rien d’elle, je ne l’avais vue qu’en de rares occasions, et – là était l’essentiel – tout ce que je me rappelais, c’étaient le dégoût et la peur. Pas le dégoût et la peur qu’elle-même, en chair et en os, avait pu susciter en moi, de cela je n’avais aucun souvenir. Ce qui m’avait effrayée, c’étaient le dégoût et la peur qu’elle provoquait chez mes parents. Depuis toujours, mon père parlait obscurément de sa sœur, comme si celle-ci pratiquait des rites honteux qui la souillaient et souillaient quiconque la fréquentait. Ma mère, elle, ne la mentionnait jamais, et quand son mari se défoulait contre sa sœur, elle intervenait même pour le faire taire, comme si elle craignait que sa belle-sœur, où qu’elle soit, ne les entende et ne se précipite aussitôt à grandes enjambées à San Giacomo dei Capri, malgré le chemin long et raide, en apportant volontairement dans son sillage toutes les maladies des hôpitaux qui jouxtaient notre quartier : elle volerait jusque chez nous, au sixième étage, ses yeux ivres lanceraient des éclairs noirs qui briseraient tout le mobilier, et elle giflerait ma mère si celle-ci osait la moindre protestation.

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Date de sortie

Sortie récente

"La Vie mensongère des adultes" est sorti 2020-06-09T15:03:06+02:00
background Layer 1 09 Juin

Date de sortie

La Vie mensongère des adultes

  • France : 2020-06-09 (Français)

Activité récente

mandl le place en liste or
2020-07-04T06:39:25+02:00

Les chiffres

Lecteurs 9
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Note globale 9 / 10

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